[AAC] L’univers sonore chez les Goncourt
La journée d’études organisée par l’équipe Goncourt (CRP19 Paris-Sorbonne) aura lieu le 19 mai 2027. Merci d’envoyer vos propositions (titre et bref résumé) jusqu’au 28 février 2027 à : beatrice.laville@u-bordeaux-montaigne.fr et à blandine.lefevre@sorbonne-nouvelle.fr
L’univers sonore chez les Goncourt
Depuis le XVIIIᵉ siècle, la tradition sensualiste a contribué à instaurer une hiérarchie des sens qui accorde à la vue une place éminente : la vue est conçue comme mode d’appréhension privilégié de la réalité, tandis que l’ouïe, associée au caractère éphémère des bruits et des sons, a longtemps fait l’objet d’une moindre considération. Cette hiérarchie des sens a probablement influencé la tradition critique depuis le XIXe siècle. Les études consacrées aux Goncourt ont ainsi privilégié la dimension visuelle de leur écriture : peinture, tableaux, descriptions et « écriture artiste » ont suscité d’abondants commentaires. En revanche, la dimension sonore de leur œuvre demeure assez peu explorée.
Or le monde vivant est traversé de bruits, de voix, de musiques, de résonances, mais aussi de silences. Cette matière sonore participe pleinement de l’expérience sensible et donne forme à la présence des êtres comme des choses. Dans la préface du Journal, les Goncourt affirment leur volonté d’accomplir « un travail qui voulait avant tout faire vivant ». Ce projet suppose aussi la restitution d’un paysage acoustique qui contribue à représenter une société, une époque, un milieu, et relève ainsi de la sémiotique des œuvres. Les deux frères prêtent ainsi une attention constante aux sonorités des espaces urbains ou ruraux, mondains ou populaires, ainsi qu’à leurs effets sur la sensibilité, qu’il s’agisse de leur propre expérience, des figures du Journal ou des personnages de leurs romans.
La notion de « paysage sonore », élaborée par Murray Schafer , désigne précisément les relations acoustiques qu’un individu entretient avec son environnement. Elle invite à considérer l’activité sonore comme un mode de présence au monde, une manière de s’y inscrire, de l’interpréter et de lui donner sens : elle qualifie une attention au monde. Écouter un bruit, une voix, un écho relève ainsi d’une véritable activité herméneutique. « Ecouter, c’est être tendu vers un sens possible » indique Jean-Luc Nancy. Et lorsqu’un son demeure irréductiblement énigmatique, il ouvre la voie à une « inquiétante étrangeté » propice à une construction imaginaire dont les romanciers ont souvent fait leur miel. Si l’oreille est tendue vers une reconnaissance, une signification, le son, lui, se déploie et se propage, faisant des corps une caisse de résonance, de vibration, réceptive aux moindres variations. L’effet des sonorités musicales signe assurément une expérience sensible qui va bien au-delà de la simple perception acoustique. Germinie Lacerteux en offre un exemple révélateur : « Quand des musiciens venaient dans la cour, elle fermait les fenêtres, pour ne pas les entendre : la volupté de la musique lui mouillait l’âme . »
Si les Goncourt ne se revendiquent guère mélomanes, ils accordent néanmoins à la musique une place importante dans leur réflexion esthétique. Ils y voient d’abord un marqueur de distinction sociale et reconnaissent son rôle croissant en littérature : « Daudet dit aujourd’hui très justement que la littérature, après avoir subi l’influence de la peinture ces dernières années, était aujourd’hui en train de subir l’influence de la musique » (Journal, 4 mai 1890). Ils en fustigent cependant la dénaturation que lui fait subir le goût bourgeois, une « musique fausse » (Journal, mai 1859) dont ils dénoncent la vulgarité : « une essence de crapulerie dans les nouveaux plaisirs de Paris » (Journal, 5 avril 1864). Ils demeurent néanmoins sensibles à l’écoute musicale: « Effet de la musique sur nous, d’excitation nerveuse plus forte, plus pénétrante qu’autrefois, plus avivante du travail littéraire, plus éveilleuse d’idées » (Journal, 17 août 1868)
Jean-Marie Privat, dans un article éclairant , a dégagé quatre pôles permettant d’analyser « le sonogramme » ou système sonore du texte : le silence et ses modalités variées, le bruit, la musique, et la parole avec ses diverses intensités. Ce modèle invite à s’interroger sur les modalités d’organisation du matériau sonore chez les Goncourt. Quelle place accordent-ils aux différentes manifestations de l’univers acoustique ? Quels effets produisent les alternances entre silence et bruit, les contrastes d’intensité, les récurrences, les oppositions ou les typisations sonores ? Quels choix, quelle distribution du matériau sonore, quelles variations, quels jeux sonores en fonction de l’orchestration générale, de l’agencement des scènes, des épisodes ? Le paradigme sonore suppose à la fois une prise en compte de la composition avec ses variations à l’échelle de l’œuvre et l’exactitude du détail sonore qui est la matière du réel. Comment participe-t-il de la signifiance des textes, de leur dramatisation, de leur esthétique ?
L’hypothèse qui guidera nos travaux est que la texture sonore constitue chez les Goncourt un élément essentiel de leur socio-poétique. Loin de relever d’un simple effet de réel, elle participe à la construction des valeurs, des hiérarchies sociales, des affects et des imaginaires qui traversent leur œuvre.
Les propositions pourront notamment s’inscrire dans les axes suivants, sans que cette liste soit limitative :
– espaces sonores et espaces de vie : Paris vs la campagne, espace public vs sphère privée
-les dynamiques acoustiques des espaces sonores et leurs enjeux (bruit des barrières à Paris, murmures feutrés des salons, cancans des commères, bruit et silence de la prison, évocation par métaphore de la rumeur comme un fait sonore, particulièrement dans les espaces mondains (bruit qui court en sourdine, déflagration sonore du scandale)
-milieux naturels et paysages sonores
-la question des échanges et de l’interlocution, de l’incompréhension entre les locuteurs, des silences, des voix (élocution, tessiture, timbre… Les Frères Zemganno : « [la voix de Nello] était un rien timbrée de la note grave qu’a, en un parler lent, la voix des émotions humaines »)
-axiologie de l’univers sonore : oralités populaires et art de la conversation des espaces mondains -stylistique du paysage sonore : images, syntaxe, onomatopées
-écriture de l’imperceptible, de la fugacité, de la sensation acoustique : ténuité d’une note, d’un chant, bruissement des étoffes, froufroutement de la soie (« ce bruit de soie de l’élégance » Renée Mauperin)
-puissance émotionnelle de la mémoire auditive telle une présence sonore de l’absence
– la musique chez les Goncourt : l’emportement des âmes (cf « choc vibrant de la musique » chez Madame Gervaisais), dramatisation, spectacularisation
Organisation : Béatrice Laville (beatrice.laville@u-bordeaux-montaigne.fr) et Blandine Lefèvre (blandine.lefevre@sorbonne-nouvelle.fr), pour le Séminaire Goncourt du CRP19 (Université Sorbonne nouvelle)
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marie-Astrid Charlier (23 juillet 2026). [AAC] L’univers sonore chez les Goncourt. Société des études romantiques et dix-neuviémistes. Consulté le 16 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16lzy





